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Réponse de LALIT à l’éditorial de Darlmah Naeck

24.08.2012


Traduction d’une réponse parue en anglais le 10 août 2012 sur le site www.lalitmauritius.org

Dans l'édition du Défi Quotidien du 8 août, l'éditorialiste Darlmah Naeck signe un "Point de vue" qui ne pourrait être autrement qualifié que de raciste. L'article est intentionnellement insultant, voire humiliant. Nous prenons note des excuses présentées le lendemain par Le Défi Quotidien , affirmant que ce n'était pas l’intention. Tant mieux.

Toutefois, le titre en lui-même donne une première indication de l’intention de nuire: "Pourquoi les créoles posent problème".A-t-on jamais vu incriminer une communauté entière du fait que, ne serait-ce que par la naissance, ses membres poseraient problème "aux autres"? Quel genre d'article d'opinion est-ce donc?

La phrase liminaire "Nos frères créoles, comprenez-nous bien" véhicule comme un air de menace et l'article en effet s'adresse, curieusement, à des lecteurs d'une seule communauté.

Une telle classification de gens en se fondant sur la race, la communauté ou la religion, pour arriver à une généralisation biaisée est en soi un acte de violence. Le cachet raciste se trouve précisément dans les stéréotypes foisonnant dans cet éditorial. Nous devons arrêter d'écrire ou de parler ainsi et aussi rappeler aux autres, y compris aux éditorialistes, que les généralisations basées sur la classification raciale sont blessantes.

L'intelligentsia mauricienne, notamment les universitaires, a impunément véhiculé de telles classifications, généralités et stéréotypes depuis trop longtemps, sous le couvert d’une soi-disant anthropologie ou sociologie. Et ces dernières années, les blogs et autres réseaux sociaux ont converti la violence latente de la classification raciale et communautaire en une réelle violence verbale. Dimanche dernier, L'Express Dimanche a reproduit des propos publiés sur Internet dans un article censé critiquer ces dérives. Les injures y ont été gommées mais les propos à caractère raciste ont paru tels quels, comme s'ils étaient moins offensants.

La menaçante phrase initiale de Darlmah Naeck est suivie d'une généralisation grotesque: "Sauf quelques-uns d'entre vous, " écrit-il, paternaliste, "votre communauté, dans un ensemble, n'arrive pas à gravir les échelons sociaux." Cette généralisation, il faut le noter d'un point de vue politique, est fondée sur l'hypothèse erronée que "gravir [individuellement] les échelons sociaux" est moralement supérieur à œuvrer vers une société égalitaire. Ou encore qu’il est moralement plus louable de vouloir sa propre avancée que de s'organiser collectivement pour l'avancement des classes économiques opprimées.

M. Naeck voudrait que chaque individu se démène pour arriver au sommet en piétinant les autres alors qu'il serait plus noble d'œuvrer vers des solutions collectives pour enrayer les inégalités sociales. Il serait même plus éthique de promouvoir une société dépourvue de tous ses "échelons sociaux". Une société faite "d'échelons sociaux" fait de la vie un jeu d'échelles où les échelles sont toutefois de l'idéologie pure, sauf dans les temps exceptionnels d'exode de quelque sorte. Par exemple, l'exode de l'élite coloniale rentrant en Grande-Bretagne, couplé à l'émigration-panique provoquée par le PMSD dans sa campagne communaliste* anti-Indépendance a créé une période de rapide ascension sociale dans la population.

Au cas où quelqu'un contrecarre la généralisation de Darlmah Naeck en avançant: "Mais M. X, Me Y et Dr Z sont devenus avocats, chefs de cabinet, chefs d'entreprises, etc.", alors M. Naeck leur barre la route par une autre insulte: "Le peu qui s'en sortent généralement vous lâchent et deviennent des faiseurs plus proches des anciens esclavagistes que de vous". Ceux qui réussissent, poursuit-il avec une couche supplémentaire de généralisation communaliste, deviennent "arrogants jusqu'à la pathologie" (nous y reviendrons dans le dernier paragraphe). Difficile de contrer ce genre d'argument.

L'ignorance de M. Naeck de la réalité mauricienne n'a pas de limites. Même dans son état d'esprit pathologiquement communaliste, M. Naeck semble ne pas savoir que ces dernières 150 années, et encore aujourd'hui, les échelons supérieurs de la classe ouvrière (artisans et travailleurs qualifiés) sont composés de gens qui sont "sortis" de la classe des laboureurs non-qualifiés et ont gravi les "échelons sociaux". Et ils proviennent de toutes les soi-disant communautés. L'aristocratie de la classe ouvrière rurale, avec son prolétariat industriel très qualifié et relativement bien payé dans une campagne qui est graduellement passée de 200 usines sucrières à 5, est un aspect que M. Naeck ne voit pas. Pourtant, c'est cette élite ouvrière qui a tant œuvré pour donner à la vie à la campagne la dignité dont jouit tout un chacun aujourd'hui. L'aristocratie de la classe ouvrière a récemment été décimée par la centralisation des usines sucrières et sa destruction d'emplois d'une part, et par le processus capitaliste général qui favorise les grandes entreprises au détriment des tailleurs, couturières, cordonniers et de nombreux autres artisans à petite échelle. Cela n'a rien à voir avec une généralisation mettant en cause la communauté des gens.

Ensuite, les fantaisies communales de M. Naeck filent vers les autres soi-disant "communautés". Pour faire le contraste avec la communauté à laquelle il s'adresse, il affirme "Dans d'autres ethnies, c'est le contraire. Les modestes ont un tel lien avec leur élite que lorsqu'une personne qu'ils estiment être des leurs, tout en étant pleinement Mauriciens, s'élève ils se sentent fiers même si c'est une inconnue pour eux". Il devrait parler en son nom propre et pas au nom des centaines de milliers de démunis qui sont engloutis, en ce moment même et partout à Maurice, dans l'insécurité des emplois saisonniers et contractuels. Un cauchemar qui hante le quotidien du règne politique néolibéral. Tous les "modestes" ont sans doute très peu de temps, dans leur lutte de tous les jours, d'être "fiers" d'illustres inconnus et de leur prétendu "succès".

Mais notez que cette dernière comparaison de Darlmah Naeck est un non sequitur. Il écrit que les arrivistes d'une certaine "communauté", une fois parvenus au sommet de l'échelle sociale, abandonnent leurs congénères: "vous lâchent et deviennent des faiseurs plus proches des anciens esclavagistes que de vous". Par contre, les "modestes" des autres "communautés" jubilent du succès d'un "des leurs". Non seulement c'est d'une absurdité, mais en plus c'est un non sequitur. Et des plus blessants; si vous prenez l'éditorialiste à la lettre il vous demande d'être "fiers" d'une élite alors qu'elle, elle vous "lâche".

Et le paragraphe suivant contient d'autres sophismes. Il affirme que le secteur public recrute sur la base des "diplômes", alors que le privé se fonde sur la "performance". Il ajoute que "les créoles ont l'impression d'être discriminés davantage dans la fonction publique que dans le secteur privé". Ainsi, de par sa logique (et ses généralisations), cela veut dire qu'ils ont de bonnes "performances". Alors, comment se fait-il qu'"ils" posent problème à quiconque? Ou est-ce simplement un autre non sequitur? Ou juste une insanité de plus?

Mais là, survient le pire des préjugés, l'affirmation la plus détestable: "Soyons francs," dit-il, "le mode de vie de la majorité des créoles est-il compatible avec la percée scolaire, clé principale pour la mobilité sociale? On en doute". Quel est ce prétendu "mode de vie"? Quelle est cette "majorité"? D'où lui vient ce genre de mépris? Il accuse même une communauté entière de personnes de préférer vivre en "assistés".

Ensuite, M. Naeck consacre un paragraphe vénéneux contre la "religion" catholique. Il ne fait aucune distinction entre sa hiérarchie, ses doctrines, ses membres qui ont été propriétaires d'esclaves, ceux qui ont été des tortionnaires, ceux qui ont travaillé comme artisans ou employés de bureau, notaires ou médecins. Il les met tous dans le même panier d'"esclavagistes", qui au fil du temps sont devenus des "descendants des esclavagistes". Cette dernière phrase est utilisée comme synonyme pour une communauté entière, alors que la grande majorité de ses membres ne possède qu'un 4x4, et parfois une maison où vivre. Par une approximation vague autour de la couleur de la peau, ils sont tous traités d'"esclavagistes" par Darlmah Naeck.

L’analyse à propos de l'hégémonie de la religion colonialiste, le christianisme, qui affecte non seulement la pensée de ses fidèles mais prend un peu le dessus sur toutes les autres croyances pourrait être valable si elle n'était noyée dans un racisme pathologique. M. Naeck arrive juste à être outrageant quand il affirme que "l'interculturalité […] est difficile à saisir par la majorité des créoles"

En dernier lieu, il accuse le Dr Arnaud Carpooran, président du 'Kreol Speaking Union', d'avoir dit que "le créole doit s'aider pour son épanouissement en se diversifiant". C’est simplement une phrase tirée de son contexte. Dr Carpooran faisait à juste titre allusion à la langue créole qui doit se diversifier. Dans son article du 6 août du Défi Quotidien, il disait "il s'agit d'aider la langue à s'épanouir, à se développer et à se diversifier" (c'est nous qui soulignons).

Mais qu'est-ce qui a poussé Darlmah Naeck, dont la réussite et l'influence sont incontestables, à écrire de telles choses? Revenons à sa phrase selon laquelle ceux de la communauté créole qui réussissent deviennent "arrogants jusqu'à la pathologie". Vous noterez que Darlmah Naeck ajoute ensuite "Nous en connaissons un spécialement". Bon, ce n'est pas une référence claire pour un lecteur ordinaire du Défi. Et tout ce que nous savons c'est que très récemment avant cet article, il a été subitement licencié. Il souffre de ce que tous les membres de la classe ouvrière peuvent ressentir: l'humiliation qui vous rappelle que vous êtes dans une position où vous devez vendre votre force de travail, physique ou intellectuelle, à un acheteur qui le veut bien. C'est ce contre quoi nous luttons au sein de LALIT. Et dans ce combat contre la classe dirigeante et son Etat, il n'est pas question de communauté ou de race. Il s'agit d'une lutte pour changer la réalité objective et c'est cela que nous voulons changer.

Il faut se rendre compte que lorsque Darlmah Naeck explose de colère contre ses ex-employeurs, sans aucun doute humilié par eux, cela pourrait, et cela devrait, être le catalyseur pour mener une analyse de classe. Darlmah Naeck, humilié devant la toute-puissance du patronat, fait éclater sa vengeance individuelle sur le dos de centaines de milliers d'individus qu'il ne connaît même pas. Peut-être que, furieux contre ses patrons, il a fait comme Krishnee Bunwaree qui, dans sa colère contre un individu a insulté une communauté entière. La différence c'est qu'elle est jeune et sans pouvoir. Un éditorialiste de la trempe de M. Darlmah Naeck est, au contraire, expérimenté et puissant.

LALIT, 10 août 2012

*Note de Traduction: communaliste, communalisme, communal(e) sont des termes utilisés à Maurice pour parler du racisme entre personnes de prétendues "différentes communautés ethniques et religieuses". Ils dérivent de l'anglais communal signifiant « groupe » et sont également utilisés en Inde, au Pakistan, au Bangladesh, en Malaisie, etc.