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Article de Jooneed Jeeroburkhan sur la presse mauricienne

09.02.2011



LALIT a le plaisir de publier cet article que Jooneed Jeeroburkhan nous a fait parvenir de Montreal.

La filière états-unienne de journalistes et universitaires mauriciens
Voilà comment les médias trébuchent…


Un débat sur le conflit d’intérêts fait rage à Maurice depuis l’achat de la clinique MedPoint par l’État. Opposition, médias et société civile s’en sont mêlés. C’est bien et c’est sain. Mais le conflit d’intérêts existe ailleurs aussi, même chez les médias. Et on aimerait un débat analogue, où les plumitifs laisseraient éclater leur « indignation », invoqueraient le « bon sens », et dénonceraient des « relations incestueuses ».

Depuis Washington, Nad Sivaramen nous informait (L’Express, 17 décembre 2010) que la docteure Roukaya Kasenally, de l’Université de Maurice, y mène une recherche sur la démocratie mauricienne comme Fellow Reagan-Fascell de la Fondation nationale pour la démocratie (NED - National Endowment for Democracy).

La nouvelle semblait correcte. C’est normal qu’un média local fasse état de prestations de nos compatriotes à l’étranger. Le même jour, L’Express publiait une entrevue faite par Sivaramen où Mme Kasenally évoquait « la soumission » du législatif à l’exécutif à Maurice, et décrivait le Parlement mauricien comme « un espace important » où « la reddition de comptes, le droit de regard et la transparence » font défaut.

Le droit à une information pleine et entière
L’Express a déjà publié des textes de Sivaramen sur la sécurité maritime dans l’océan Indien. Là encore, on n’a rien vu d’anormal. Sivaramen est un ancien du journal, et maintient depuis Washington ses liens avec le groupe La Sentinelle. Ses choix politiques relèvent de ses droits et libertés les plus stricts, comme ceux de Mme Kasenally d’ailleurs.

Mais L’Express a fauté par omission, en ne publiant pas l’information pleine et entière à laquelle a droit le public lecteur. Le journal se devait de préciser, au minimum, que Sivaramen est depuis 2008 stratège en communications de l’US Centcom, qui opère depuis la base controversée de Diego Garcia. Et qu’il travaille pour l’Africa Center for Strategic Studies (ACSS), qui se décrit sur son site comme « the pre-eminent Department of Defense institution for strategic security studies, research, and outreach in Africa ». L’ombre de l’Africom, le Commandement militaire US pour l’Afrique créé par George W. Bush et qui se cherche toujours une base sur le continent, plane lourdement sur ce mal-nommé ACSS, qui devrait plutôt s’appeler American Center for Strategic Studies on Africa!

Questions : Un employé du Pentagone peut-il continuer d’être journaliste, à Maurice ou ailleurs? Et qui omet de dire qu’il oeuvre pour le Pentagone, et que la NED est un instrument voué à la promotion des intérêts des États-Unis dans le monde?

Excès de confiance ou innocence politique?
En passant ce lien sous silence, et en qualifiant la NED de « prestigieuse », le journal s’est positionné du côté de l’idéologie états-unienne et a entamé sa propre crédibilité. Il a mal servi son public. Voilà comment les médias mêlent nouvelle et opinion. Voilà comment la presse trébuche – d’autant que l’actualisation en ligne donnait à L’Express le moyen de se ressaisir.

J’ai posé la question à Sivaramen, à une adresse courriel obtenue de l’ACSS à Washington. Il m’a répondu avec une légèreté qui dénote soit un naïf excès de confiance soit une grave innocence politique : « C’est moi qui ai trouvé le Pentagone… Je fais de la consultation (pour eux), je vais continuer à le faire, j’aime ma liberté d’expression » (!) Il en a remis dans une interview à L’Express le 5 février 2011, affirmant que l’ACSS « est un centre académique » et que lui-même y travaille « sans le moindre conflit »!

Cette incestueuse culture journalistique est bien en place à Maurice : à preuve, Mme Kasenally ayant choisi de présenter le documentaire de Jameel Peerally Paradi An Dey à la NED, Le Mauricien et Le Défi ont à leur tour empoigné l’encensoir sans la moindre retenue critique.

Fonds secrets et besoin de transparence
On ne s’attendait pas qu’ils nous étalent les frasques de la NED, créée en 1983 par le Congrès US comme « ONG », mais qui est en fait une GONGO (Government-organized Non-governmental organization!), avec un budget de $30 millions - qui dépasse désormais les $100 millions, dont des fonds « discrets » vont à des partis, des universitaires, des ONG, des syndicats et des médias pour des « regime changes » conviviaux envers Washington.

« Bien des choses que nous faisons aujourd’hui étaient faites en secret par la CIA il y a 25 ans », a admis Allen Weinstein, co-fondateur de la NED.

Tout cela est sur le Web. Comme sont accessibles les détails des ingérences de la NED dans le monde. Mais le public doit être motivé à la recherche Web par la lecture de ses journaux. Là aussi la transparence s’impose – comme chez les économistes, dont le professeur Gerald Epstein, du Political Economy Research Institute (PERI), exige qu’ils annoncent leurs filiations privées quand ils interviennent dans le domaine public.

JOONEED JEEROBURKHAN
jooneed.khan@gmail.com